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Longs
désirs: Louise Labé, Lyonnaise
Translated
by Myriam McGinnis
Pernette
du Guillet: Un mariage de convenance
Un
soir… ma famille et moi avions juste pris place à table
pour notre dîner lorsqu'un domestique m'a apporté une
lettre pliée et cachetée. Elle contenait un poème de
dix lignes - un dizain - et un petit mot : " Pour vous,
ma chère Pernette, et que ce petit cadeau serve de base
à notre prochaine leçon. M. S. " Son texte m'a lancée
dans un tourbillon d'émotions. Ce que je soupçonnais
depuis des mois et même depuis le moment de notre rencontre,
à savoir qu'il était amoureux de moi, était enfin avéré
par ce poème, mais de la manière la plus élevée et délicate.
Le
Naturant [Dieu] par ses hautes Idées
Rendit de soi la Nature admirable.
Par les vertus de sa vertu guidées
S'évertua en œuvre émerveillable.
Car de tout bien, voire [même] ès Dieux désirable,
Parfit un corps en sa perfection,
Mouvant aux Cieux telle admiration
Qu'au premier œil mon âme l'adora,
Comme de tous la délectation
Et de moi seul fatale Pandora. |
Dès
que j'ai pu sortir de table sans être impolie, je me
suis précipitée dans ma chambre où j'ai pris une plume
et de l'encre. J'étais profondément touchée par ce poème,
et je voulais répondre de la même façon, autant que
j'en étais capable. À peine avais-je écrit un mot, cependant,
que ma mère a frappé et qu'elle est entrée. " Pernette
! Qui t'a envoyé ce mot ? Je ne peux pas admettre qu'on
se livre à une correspondance secrète sous mon nez.
S'il te plaît, je veux la voir. "
À contrecœur, je lui
ai passé le mot et le poème. Je lui devais une obéissance
filiale tant que je vivais sous ce toit, mais j'avais
l'impression de violer quelque chose en partageant avec
elle, ou d'ailleurs avec quiconque, cet écrit de Maurice.
Il avait revêtu pour moi l'aspect d'un texte sacré.
Ma mère a aussitôt parcouru
la note et le poème, puis elle a reniflé avec dédain.
" Ne te mêle pas d'avoir des élans pour cet homme !
Il est beaucoup trop vieux pour toi, il a plus du double
de ton âge ! En réalité, c'est un moine, et il n'a pas
le droit de faire la cour à une jeune fille comme toi
! J'ai toujours cru, d'après ce qu'on me disait de lui,
qu'il avait une grande rigueur morale, mais voilà que
j'en doute. Je ne serais pas étonnée s'il écrivait le
même genre de poème à ton amie Louise. S'il cherche
une jeune fille, il n'a qu'à la courtiser, elle !
- Mais, mère… " ai-je
dit pour essayer de l'interrompre.
Elle a poursuivi comme
si elle n'avait rien entendu. Elle ne souhaitait nullement
écouter mes protestations - sans doute tentait-elle
de se persuader elle-même de la justesse de ses arguments.
" Monsieur Scève est ton professeur, ce n'est pas un
mari potentiel. " Elle a rapproché une autre chaise
du bureau et elle s'est assise, puis elle m'a pris les
mains. J'avoue que je me suis raidie et que j'ai repoussé
sa tentative de se faire chaleureuse et intime. Elle
m'a lancé un regard implorant qui voulait adoucir ses
propos, mais elle a repris : " Ton père et moi en avons
parlé pendant des heures. Je veux que tu épouses un
homme qui te soit plus proche en âge. Quelqu'un avec
qui tu pourras partager des choses et qui ne te laissera
pas veuve d'ici quelques années à peine ! Nous avons
des projets magnifiques pour toi, ton père et moi, nous
avons un homme qui sera mieux pour toi, ma chère. "
J'ai été à la fois étonnée
et horrifiée par ces paroles. Ma vie était quasiment
parfaite telle qu'elle était, et maintenant, si j'obéissais
aux vœux de mes parents, je serais obligée d'affronter
les aléas du changement, d'un avenir indésirable et
insondable, peut-être avec un inconnu que mes parents
choisiraient comme mari pour moi. " Quels projets ?
Quel homme ? " Je pouvais entendre ma voix résonner
comme des pointes de glace qui se seraient brisées en
tombant dans la pièce.
Maman a fait comme si
elle ne remarquait pas le ton de ma voix. " Il est riche
et il n'a que treize ans de plus que toi, pas vingt
! C'est Monsieur du Guillet, ma chère. Il y a déjà quelque
temps que c'est un ami de la famille. Je sais qu'il
te plaît ; tu as eu un bon nombre de conversations chaleureuses
avec lui. "
Je suis restée muette,
abasourdie. M. du Guillet me paraissait plus comme un
oncle que comme un amant éventuel, voire un mari. "
Je suppose qu'étant dans le négoce des importations
et des exportations, il pourra être très utile au commerce
familial, s'il est lié à nous par mariage. N'est-ce
pas ce que vous cherchez ? " Ma voix était toujours
aussi froide que de la glace.
" Très juste, ma chère.
Ton père lui a déjà suggéré ce mariage, et l'idée lui
en est tout à fait agréable. Ton père va tout de suite
engager les préparatifs. "
Il était évident que
mon père avait poussé ma mère à donner son consentement
à cette union. J'ai bondi sur mes pieds en renversant
l'encrier. " Non ! Non ! Vous ne ferez rien de tel !
Je ne suis pas prête à me marier. Avec qui que ce soit
! J'ai dix-sept ans, je n'ai reçu qu'une moitié d'éducation,
et je veux davantage de temps ! " J'avais commencé en
criant, mais j'ai terminé par un sanglot pitoyable.
Maman a hésité une fraction
de seconde, puis elle s'est levée à son tour et, d'une
voix forte, elle a appelé Francine. " Francine, essayez
de sauver ce meuble, je vous prie ! " Elle a montré
du doigt mon petit bureau à moitié inondé d'encre. "
Pernette, a-t-elle ajouté en se tournant vers moi, tu
n'as jamais été une enfant rebelle. Je vais aller voir
ton père et je vais lui faire part de ce que tu ressens.
Je suis sûre qu'il t'accordera ce que tu souhaites,
c'est-à-dire un peu plus de temps pour te faire à cette
idée. Mais, ma chère, je sais que le contrat est déjà
conclu. Ton père et moi ne voulons pas que notre fille
chérie se commette avec ce Scève. Non, il a au moins
mon âge, sinon plus. Nous organisons les choses en vue
de ton bonheur et pas seulement pour notre bénéfice
financier. Je vais parler encore une fois à papa, mais,
dès qu'il aura décidé, nous attendons de toi que tu
obéisses. "
* * *
Nous nous retrouvions,
Louise et moi, presque tous les deux jours…. Elle me
demandait parfois si j'avais dit à M. Scève que j'allais
me marier. Et chaque fois je devais avouer que non,
que je n'en avais pas eu le courage. Je remettais à
plus tard. J'avais trop peur de le perdre…. Louise m'a
de nouveau mise en garde. " Pernette ! Vous vous mettez
en mauvaise posture avec Monsieur Scève. Notre maître
va mourir de chagrin si vous ne le préparez pas à ce
choc.…
* * *
Il fallait que j'informe
Maurice, car le mariage aurait lieu dans deux semaines.
Je lui ai envoyé un mot lui demandant un entretien,
et j'ai tout de suite reçu une réponse positive. Francine
et moi avons frappé à la porte de la maison de son frère,
et Robert nous a ouvert.
" Monsieur Maurice attend
dans le jardin, Mademoiselle. "
Je l'ai remercié et je
l'ai suivi dans le couloir, puis dans le bureau et enfin
dehors. Un passage que j'avais déjà emprunté des centaines
de fois. Serait-ce la dernière ?
Maurice s'est dépêché
de venir à ma rencontre sur l'allée herbeuse, entre
des talus de chrysanthèmes d'automne que le gel commençait
déjà à flétrir et à gâter. Il m'a pris les deux mains.
" Ma chère ! Comme je suis ravi de vous voir ! Mais…
qu'y a-t-il ? " Il pouvait voir que je tremblais et
que j'avais un air coupable.
" Maurice, j'ai quelque
chose d'horrible à vous annoncer. Je le sais depuis
longtemps, mais je n'arrivais pas à vous le dire. Je
ne veux pas vous perdre, vous comprenez… "
Il m'a lâché les mains
et il est resté figé, son visage devenant tout pâle.
" Oui ? " Il avait une voix rendue aiguë par la peur.
" Je- je dois me marier.
Dans deux semaines. J'ai essayé de l'empêcher - je l'ai
d'ailleurs retardé. "
Il a cherché de l'air
comme si je l'avais frappé, puis il s'est détourné de
moi en pivotant sur un pied. Et il est resté là, me
tournant le dos, les bras contre le corps, les poings
serrés, les phalanges toutes blanches. Sa voix est sortie
comme étouffée, monotone. " Et qui est l'heureux élu
?
- Il s'appelle Antoine
du Guillet…
- Mais pourquoi, Pernette,
pourquoi, vraiment, ne m'en avez-vous rien dit ? " Il
s'est éloigné de moi avec de grands pas brusques, puis
il est revenu me faire face, et il avait les yeux qui
lançaient des éclairs. " Je ne peux pas croire qu'une
jeune femme intelligente et sensible… Et vous m'aviez
dit que vous m'aimiez ! " Sa voix est montée en un cri
de désespoir. Il m'a regardée comme si j'étais soudain
devenue une inconnue, puis il a détourné le visage.
Il était pris de tremblements et j'avais envie de le
tenir dans mes bras, de le consoler, mais je savais
que cela aurait été très mal venu. Les paroles qu'il
a prononcées ensuite l'ont été dans un chuchotement.
" Je vous en prie, Pernette, laissez-moi. Partez. "
J'ai esquissé un geste
vers lui. " Maurice…
- Partez, c'est tout
! " Sa voix, plus forte, était rauque, rude, prête à
se briser.
J'ai fait demi-tour vers
la maison, et j'ai presque trébuché en faisant signe
à Francine pour lui dire que nous partions.
Au moment où nous arrivions
à la porte, je l'ai entendu dire, d'une voix plus posée,
à présent, où perçait le sarcasme : " Et, au fait, mes
félicitations ! "
Nous nous sommes dépêchées
de sortir, et, dans la rue, j'ai éclaté en un torrent
de larmes. Francine me tenait, et elle m'a conduite
à l'église la plus proche où nous nous sommes réfugiées
jusqu'à ce que je me sois ressaisie.
Les jours suivants se
sont déroulés comme un cauchemar. La maison était pleine
de préparatifs et d'excitation : je me tenais raide
comme un cadavre pendant qu'on me faisait essayer la
robe, qu'on l'ajustait, qu'on me la faisait réessayer….
La cérémonie de mariage
s'est déroulée comme si je n'y étais pas. Mon corps
était présent, mais mon âme était ailleurs, je ne sais
où. En enfer, je crois. J'exécutais mes gestes comme
une personne qui rêve. Ensuite, il y a eu les moments
pénibles des plaisanteries triviales et des félicitations
bien intentionnées, ainsi que le festin auquel j'ai
à peine participé, le tout atteignant son point culminant
quand nous avons gravi l'escalier menant à la chambre.
Francine m'a aidée à me déshabiller et à mettre une
chemise de nuit compliquée et enrubannée, puis elle
m'a bordée dans les draps de soie, étalant mes cheveux
sur l'oreiller et les peignant pour qu'ils tombent juste
comme il fallait. Antoine est entré quand elle lui a
donné le signal, vêtu d'une chemise d'où dépassaient
ses jambes nues. Je me suis tournée pour ne pas le voir.
Il était gentil mais insistant, utilisant juste ce qu'il
fallait de force pour me faire obéir. En réalité, je
savais que je n'avais pas le droit de lui résister,
pas vraiment. J'avais peur, et ma respiration était
faite de halètements irréguliers. Il y a eu un moment
où Antoine a juré tout bas en grommelant : " Je suppose
que personne ne vous a jamais rien dit ! "
J'ai secoué la tête,
les dents serrées, et mes larmes me coulaient sur le
côté du visage jusque dans les oreilles. Je souffrais
physiquement, et j'étais stupéfaite et horrifiée par
ce qui m'arrivait. Mais j'ai continué à me réfugier
dans le sentiment que rien de tout ceci n'était réel,
que je me réveillerais et que je découvrirais qu'il
s'était seulement agi d'un cauchemar. C'est ainsi que
le mariage a été consommé. Antoine s'est lavé dans la
cuvette en me tournant le dos, puis il a sonné Francine
pour qu'elle change les draps ensanglantés et s'occupe
de moi - et qu'elle vide aussi la cuvette.
Lorsqu'il est revenu
au lit, il s'est glissé très silencieusement à côté
de moi. " Je suis désolé, Pernette, je vois que vous
n'êtes pas préparée à m'aimer. J'essaierai d'être gentil.
" Puis, après m'avoir caressé les cheveux pendant quelques
moments, il m'a tourné le dos et s'est endormi.
Je suis restée allongée
pendant des heures tout éveillée, mais sans oser bouger
de peur qu'il ne recommence. Était-il possible que les
êtres humains le fissent tous ainsi, en s'accouplant
comme des chiens dans la rue ? Pouvions-nous nous targuer
d'être la quintessence de la création divine et faire
cela ? Et mon Maurice bien-aimé, mon Jour, mon unique
et véritable lumière, était-ce là ce qu'il avait si
doucement, si indirectement mais avec tant d'insistance,
cherché à obtenir de moi ? Je n'arrivais pas à le croire,
et pourtant il devait en être ainsi. L'homme et la femme
étaient faits pour s'ajuster ainsi l'un à l'autre. Eh
bien, au moins, je ne souillerais jamais ma relation
sacrée avec Maurice par de tels agissements. Parvenue
à cette conclusion, je me suis enfin laissée aller au
sommeil.
Un amour chaste
Au petit-déjeuner, le
lendemain matin, M. du Guillet, mon nouveau mari qui
a montré depuis lors qu'il était quelqu'un de gentil
même s'il était un peu brusque, s'est mis à me parler
comme si nous étions partenaires au sein d'une affaire
qui s'appellerait " le mariage ".
" Pernette, votre père
et moi avons conclu un marché dont vous faites partie.
Il me semble à présent que vos penchants se portent
ailleurs. Il m'est cependant tout à fait clair que vous
n'avez jamais dispensé, avec ces penchants, vos ultimes
faveurs. Et pour cela je vous admire et vous remercie.
"
Je l'ai regardé bouche
bée, ne devinant pas où il voulait en venir.
Il a pris une autre bouchée
de pain et de fromage, puis, intrigué par mon silence,
il a levé les yeux vers moi et vu mon incompréhension.
" Ce que je veux dire, a-t-il déclaré froidement en
avalant sa bouchée, c'est que j'ai eu la preuve irréfutable
que vous n'avez jamais couché avec Monsieur Scève.
- B-bien entendu, je
ne l'ai pas fait ! " ai-je répliqué en prenant une grande
respiration et en me reculant.
- Dois-je penser que
vos sentiments pour Monsieur Scève sont les mêmes qu'avant
notre union ?
- Oui, absolument ! "
ai-je répondu avec franchise, même si je craignais une
réaction de colère. J'étais figée sur ma chaise sans
oser goûter au pain et à la confiture posés sur mon
assiette.
" Eh bien, dans ce cas,
je n'ai pas l'intention de m'interposer. J'attends de
vous que vous restiez fidèle à notre lit de mariage,
mais vous pouvez voir votre ami à votre guise. Quant
à moi, je compte vous accorder huit ou dix jours pour
vous remettre, et en attendant j'irai chercher mes plaisirs
ailleurs. Car, voyez-vous, j'ai moi aussi quelques bonnes
amitiés qui remontent à plusieurs années avant notre
mariage. " Là-dessus, il s'est versé une autre tasse
de cette nouvelle boisson exotique venue de Chine et
qu'on appelle " thé ".
" Oh, merci ! " Je n'étais
pas certaine de bien le comprendre, mais j'étais reconnaissante
du sursis qu'il m'avait promis. J'ai tendu ma tasse
et il me l'a remplie de thé.
" Ensuite, a-t-il poursuivi,
je me mettrai à essayer d'avoir un héritier à qui léguer
ma fortune. " Il a posé sa tasse avec un ultime claquement,
m'a adressé un hochement de tête, et il s'est levé,
appelant le domestique pour qu'on lui apporte sa cape
et son chapeau.
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