Florence Weinberg
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Florence Weinberg

Lyon
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A medieval well on the
rue Saint Jean
that is still functioning


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Editions Lyonnaises

Longs désirs: Louise Labé, Lyonnaise
Translated by Myriam McGinnis

Longs desirs coverPernette du Guillet: Un mariage de convenance

     Un soir… ma famille et moi avions juste pris place à table pour notre dîner lorsqu'un domestique m'a apporté une lettre pliée et cachetée. Elle contenait un poème de dix lignes - un dizain - et un petit mot : " Pour vous, ma chère Pernette, et que ce petit cadeau serve de base à notre prochaine leçon. M. S. " Son texte m'a lancée dans un tourbillon d'émotions. Ce que je soupçonnais depuis des mois et même depuis le moment de notre rencontre, à savoir qu'il était amoureux de moi, était enfin avéré par ce poème, mais de la manière la plus élevée et délicate.

Le Naturant [Dieu] par ses hautes Idées
Rendit de soi la Nature admirable.
Par les vertus de sa vertu guidées
S'évertua en œuvre émerveillable.
Car de tout bien, voire [même] ès Dieux désirable,
Parfit un corps en sa perfection,
Mouvant aux Cieux telle admiration
Qu'au premier œil mon âme l'adora,
Comme de tous la délectation
Et de moi seul fatale Pandora.

     Dès que j'ai pu sortir de table sans être impolie, je me suis précipitée dans ma chambre où j'ai pris une plume et de l'encre. J'étais profondément touchée par ce poème, et je voulais répondre de la même façon, autant que j'en étais capable. À peine avais-je écrit un mot, cependant, que ma mère a frappé et qu'elle est entrée. " Pernette ! Qui t'a envoyé ce mot ? Je ne peux pas admettre qu'on se livre à une correspondance secrète sous mon nez. S'il te plaît, je veux la voir. "

      À contrecœur, je lui ai passé le mot et le poème. Je lui devais une obéissance filiale tant que je vivais sous ce toit, mais j'avais l'impression de violer quelque chose en partageant avec elle, ou d'ailleurs avec quiconque, cet écrit de Maurice. Il avait revêtu pour moi l'aspect d'un texte sacré.

      Ma mère a aussitôt parcouru la note et le poème, puis elle a reniflé avec dédain. " Ne te mêle pas d'avoir des élans pour cet homme ! Il est beaucoup trop vieux pour toi, il a plus du double de ton âge ! En réalité, c'est un moine, et il n'a pas le droit de faire la cour à une jeune fille comme toi ! J'ai toujours cru, d'après ce qu'on me disait de lui, qu'il avait une grande rigueur morale, mais voilà que j'en doute. Je ne serais pas étonnée s'il écrivait le même genre de poème à ton amie Louise. S'il cherche une jeune fille, il n'a qu'à la courtiser, elle !

      - Mais, mère… " ai-je dit pour essayer de l'interrompre.

      Elle a poursuivi comme si elle n'avait rien entendu. Elle ne souhaitait nullement écouter mes protestations - sans doute tentait-elle de se persuader elle-même de la justesse de ses arguments. " Monsieur Scève est ton professeur, ce n'est pas un mari potentiel. " Elle a rapproché une autre chaise du bureau et elle s'est assise, puis elle m'a pris les mains. J'avoue que je me suis raidie et que j'ai repoussé sa tentative de se faire chaleureuse et intime. Elle m'a lancé un regard implorant qui voulait adoucir ses propos, mais elle a repris : " Ton père et moi en avons parlé pendant des heures. Je veux que tu épouses un homme qui te soit plus proche en âge. Quelqu'un avec qui tu pourras partager des choses et qui ne te laissera pas veuve d'ici quelques années à peine ! Nous avons des projets magnifiques pour toi, ton père et moi, nous avons un homme qui sera mieux pour toi, ma chère. "

      J'ai été à la fois étonnée et horrifiée par ces paroles. Ma vie était quasiment parfaite telle qu'elle était, et maintenant, si j'obéissais aux vœux de mes parents, je serais obligée d'affronter les aléas du changement, d'un avenir indésirable et insondable, peut-être avec un inconnu que mes parents choisiraient comme mari pour moi. " Quels projets ? Quel homme ? " Je pouvais entendre ma voix résonner comme des pointes de glace qui se seraient brisées en tombant dans la pièce.

      Maman a fait comme si elle ne remarquait pas le ton de ma voix. " Il est riche et il n'a que treize ans de plus que toi, pas vingt ! C'est Monsieur du Guillet, ma chère. Il y a déjà quelque temps que c'est un ami de la famille. Je sais qu'il te plaît ; tu as eu un bon nombre de conversations chaleureuses avec lui. "

      Je suis restée muette, abasourdie. M. du Guillet me paraissait plus comme un oncle que comme un amant éventuel, voire un mari. " Je suppose qu'étant dans le négoce des importations et des exportations, il pourra être très utile au commerce familial, s'il est lié à nous par mariage. N'est-ce pas ce que vous cherchez ? " Ma voix était toujours aussi froide que de la glace.

      " Très juste, ma chère. Ton père lui a déjà suggéré ce mariage, et l'idée lui en est tout à fait agréable. Ton père va tout de suite engager les préparatifs. "

      Il était évident que mon père avait poussé ma mère à donner son consentement à cette union. J'ai bondi sur mes pieds en renversant l'encrier. " Non ! Non ! Vous ne ferez rien de tel ! Je ne suis pas prête à me marier. Avec qui que ce soit ! J'ai dix-sept ans, je n'ai reçu qu'une moitié d'éducation, et je veux davantage de temps ! " J'avais commencé en criant, mais j'ai terminé par un sanglot pitoyable.

      Maman a hésité une fraction de seconde, puis elle s'est levée à son tour et, d'une voix forte, elle a appelé Francine. " Francine, essayez de sauver ce meuble, je vous prie ! " Elle a montré du doigt mon petit bureau à moitié inondé d'encre. " Pernette, a-t-elle ajouté en se tournant vers moi, tu n'as jamais été une enfant rebelle. Je vais aller voir ton père et je vais lui faire part de ce que tu ressens. Je suis sûre qu'il t'accordera ce que tu souhaites, c'est-à-dire un peu plus de temps pour te faire à cette idée. Mais, ma chère, je sais que le contrat est déjà conclu. Ton père et moi ne voulons pas que notre fille chérie se commette avec ce Scève. Non, il a au moins mon âge, sinon plus. Nous organisons les choses en vue de ton bonheur et pas seulement pour notre bénéfice financier. Je vais parler encore une fois à papa, mais, dès qu'il aura décidé, nous attendons de toi que tu obéisses. "

     * * *

      Nous nous retrouvions, Louise et moi, presque tous les deux jours…. Elle me demandait parfois si j'avais dit à M. Scève que j'allais me marier. Et chaque fois je devais avouer que non, que je n'en avais pas eu le courage. Je remettais à plus tard. J'avais trop peur de le perdre…. Louise m'a de nouveau mise en garde. " Pernette ! Vous vous mettez en mauvaise posture avec Monsieur Scève. Notre maître va mourir de chagrin si vous ne le préparez pas à ce choc.…

     * * *

      Il fallait que j'informe Maurice, car le mariage aurait lieu dans deux semaines. Je lui ai envoyé un mot lui demandant un entretien, et j'ai tout de suite reçu une réponse positive. Francine et moi avons frappé à la porte de la maison de son frère, et Robert nous a ouvert.

      " Monsieur Maurice attend dans le jardin, Mademoiselle. "

      Je l'ai remercié et je l'ai suivi dans le couloir, puis dans le bureau et enfin dehors. Un passage que j'avais déjà emprunté des centaines de fois. Serait-ce la dernière ?

      Maurice s'est dépêché de venir à ma rencontre sur l'allée herbeuse, entre des talus de chrysanthèmes d'automne que le gel commençait déjà à flétrir et à gâter. Il m'a pris les deux mains. " Ma chère ! Comme je suis ravi de vous voir ! Mais… qu'y a-t-il ? " Il pouvait voir que je tremblais et que j'avais un air coupable.

      " Maurice, j'ai quelque chose d'horrible à vous annoncer. Je le sais depuis longtemps, mais je n'arrivais pas à vous le dire. Je ne veux pas vous perdre, vous comprenez… "

      Il m'a lâché les mains et il est resté figé, son visage devenant tout pâle. " Oui ? " Il avait une voix rendue aiguë par la peur.

      " Je- je dois me marier. Dans deux semaines. J'ai essayé de l'empêcher - je l'ai d'ailleurs retardé. "

      Il a cherché de l'air comme si je l'avais frappé, puis il s'est détourné de moi en pivotant sur un pied. Et il est resté là, me tournant le dos, les bras contre le corps, les poings serrés, les phalanges toutes blanches. Sa voix est sortie comme étouffée, monotone. " Et qui est l'heureux élu ?

      - Il s'appelle Antoine du Guillet…

      - Mais pourquoi, Pernette, pourquoi, vraiment, ne m'en avez-vous rien dit ? " Il s'est éloigné de moi avec de grands pas brusques, puis il est revenu me faire face, et il avait les yeux qui lançaient des éclairs. " Je ne peux pas croire qu'une jeune femme intelligente et sensible… Et vous m'aviez dit que vous m'aimiez ! " Sa voix est montée en un cri de désespoir. Il m'a regardée comme si j'étais soudain devenue une inconnue, puis il a détourné le visage. Il était pris de tremblements et j'avais envie de le tenir dans mes bras, de le consoler, mais je savais que cela aurait été très mal venu. Les paroles qu'il a prononcées ensuite l'ont été dans un chuchotement. " Je vous en prie, Pernette, laissez-moi. Partez. "

      J'ai esquissé un geste vers lui. " Maurice…

      - Partez, c'est tout ! " Sa voix, plus forte, était rauque, rude, prête à se briser.

      J'ai fait demi-tour vers la maison, et j'ai presque trébuché en faisant signe à Francine pour lui dire que nous partions.

      Au moment où nous arrivions à la porte, je l'ai entendu dire, d'une voix plus posée, à présent, où perçait le sarcasme : " Et, au fait, mes félicitations ! "

      Nous nous sommes dépêchées de sortir, et, dans la rue, j'ai éclaté en un torrent de larmes. Francine me tenait, et elle m'a conduite à l'église la plus proche où nous nous sommes réfugiées jusqu'à ce que je me sois ressaisie.

      Les jours suivants se sont déroulés comme un cauchemar. La maison était pleine de préparatifs et d'excitation : je me tenais raide comme un cadavre pendant qu'on me faisait essayer la robe, qu'on l'ajustait, qu'on me la faisait réessayer….

      La cérémonie de mariage s'est déroulée comme si je n'y étais pas. Mon corps était présent, mais mon âme était ailleurs, je ne sais où. En enfer, je crois. J'exécutais mes gestes comme une personne qui rêve. Ensuite, il y a eu les moments pénibles des plaisanteries triviales et des félicitations bien intentionnées, ainsi que le festin auquel j'ai à peine participé, le tout atteignant son point culminant quand nous avons gravi l'escalier menant à la chambre. Francine m'a aidée à me déshabiller et à mettre une chemise de nuit compliquée et enrubannée, puis elle m'a bordée dans les draps de soie, étalant mes cheveux sur l'oreiller et les peignant pour qu'ils tombent juste comme il fallait. Antoine est entré quand elle lui a donné le signal, vêtu d'une chemise d'où dépassaient ses jambes nues. Je me suis tournée pour ne pas le voir. Il était gentil mais insistant, utilisant juste ce qu'il fallait de force pour me faire obéir. En réalité, je savais que je n'avais pas le droit de lui résister, pas vraiment. J'avais peur, et ma respiration était faite de halètements irréguliers. Il y a eu un moment où Antoine a juré tout bas en grommelant : " Je suppose que personne ne vous a jamais rien dit ! "

      J'ai secoué la tête, les dents serrées, et mes larmes me coulaient sur le côté du visage jusque dans les oreilles. Je souffrais physiquement, et j'étais stupéfaite et horrifiée par ce qui m'arrivait. Mais j'ai continué à me réfugier dans le sentiment que rien de tout ceci n'était réel, que je me réveillerais et que je découvrirais qu'il s'était seulement agi d'un cauchemar. C'est ainsi que le mariage a été consommé. Antoine s'est lavé dans la cuvette en me tournant le dos, puis il a sonné Francine pour qu'elle change les draps ensanglantés et s'occupe de moi - et qu'elle vide aussi la cuvette.

      Lorsqu'il est revenu au lit, il s'est glissé très silencieusement à côté de moi. " Je suis désolé, Pernette, je vois que vous n'êtes pas préparée à m'aimer. J'essaierai d'être gentil. " Puis, après m'avoir caressé les cheveux pendant quelques moments, il m'a tourné le dos et s'est endormi.

      Je suis restée allongée pendant des heures tout éveillée, mais sans oser bouger de peur qu'il ne recommence. Était-il possible que les êtres humains le fissent tous ainsi, en s'accouplant comme des chiens dans la rue ? Pouvions-nous nous targuer d'être la quintessence de la création divine et faire cela ? Et mon Maurice bien-aimé, mon Jour, mon unique et véritable lumière, était-ce là ce qu'il avait si doucement, si indirectement mais avec tant d'insistance, cherché à obtenir de moi ? Je n'arrivais pas à le croire, et pourtant il devait en être ainsi. L'homme et la femme étaient faits pour s'ajuster ainsi l'un à l'autre. Eh bien, au moins, je ne souillerais jamais ma relation sacrée avec Maurice par de tels agissements. Parvenue à cette conclusion, je me suis enfin laissée aller au sommeil.

     

     Un amour chaste

      Au petit-déjeuner, le lendemain matin, M. du Guillet, mon nouveau mari qui a montré depuis lors qu'il était quelqu'un de gentil même s'il était un peu brusque, s'est mis à me parler comme si nous étions partenaires au sein d'une affaire qui s'appellerait " le mariage ".

      " Pernette, votre père et moi avons conclu un marché dont vous faites partie. Il me semble à présent que vos penchants se portent ailleurs. Il m'est cependant tout à fait clair que vous n'avez jamais dispensé, avec ces penchants, vos ultimes faveurs. Et pour cela je vous admire et vous remercie. "

      Je l'ai regardé bouche bée, ne devinant pas où il voulait en venir.

      Il a pris une autre bouchée de pain et de fromage, puis, intrigué par mon silence, il a levé les yeux vers moi et vu mon incompréhension. " Ce que je veux dire, a-t-il déclaré froidement en avalant sa bouchée, c'est que j'ai eu la preuve irréfutable que vous n'avez jamais couché avec Monsieur Scève.

      - B-bien entendu, je ne l'ai pas fait ! " ai-je répliqué en prenant une grande respiration et en me reculant.

      - Dois-je penser que vos sentiments pour Monsieur Scève sont les mêmes qu'avant notre union ?

      - Oui, absolument ! " ai-je répondu avec franchise, même si je craignais une réaction de colère. J'étais figée sur ma chaise sans oser goûter au pain et à la confiture posés sur mon assiette.

      " Eh bien, dans ce cas, je n'ai pas l'intention de m'interposer. J'attends de vous que vous restiez fidèle à notre lit de mariage, mais vous pouvez voir votre ami à votre guise. Quant à moi, je compte vous accorder huit ou dix jours pour vous remettre, et en attendant j'irai chercher mes plaisirs ailleurs. Car, voyez-vous, j'ai moi aussi quelques bonnes amitiés qui remontent à plusieurs années avant notre mariage. " Là-dessus, il s'est versé une autre tasse de cette nouvelle boisson exotique venue de Chine et qu'on appelle " thé ".

      " Oh, merci ! " Je n'étais pas certaine de bien le comprendre, mais j'étais reconnaissante du sursis qu'il m'avait promis. J'ai tendu ma tasse et il me l'a remplie de thé.

      " Ensuite, a-t-il poursuivi, je me mettrai à essayer d'avoir un héritier à qui léguer ma fortune. " Il a posé sa tasse avec un ultime claquement, m'a adressé un hochement de tête, et il s'est levé, appelant le domestique pour qu'on lui apporte sa cape et son chapeau.

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